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Comment j’ai appris à aimer les moulins à vent
Comment j’ai appris à aimer les moulins à vent
Beaucoup d’entre nous ont rencontré Don Quichotte dès l’enfance – dans des éditions scolaires, sous forme d’aventures illustrées, ou encore au cinéma. On se souvient de la grande adaptation avec Sophia Loren qui, dans les années 1970, remplissait les salles obscures. Mais il y eut aussi une autre version, presque oubliée en Allemagne aujourd’hui : le téléfilm en quatre parties Don Quichotte de la Manche de 1965. Une coproduction franco-allemande, diffusée par la ZDF, avec Josef Meinrad dans le rôle de Don Quichotte et Roger Carel dans celui de Sancho Panza. Cette adaptation est bien plus qu’un divertissement télévisé des années soixante : elle révèle combien le roman de Cervantès a toujours dû être pensé à l’échelle européenne, comme un héritage culturel commun qui ne s’arrête pas aux frontières nationales.
C’est là aussi que se situe le lien avec La Dernière Cartouche. Nous lisons et interprétons Don Quichotte non seulement comme une œuvre espagnole, mais comme une œuvre profondément européenne, qui résonne et se réinvente entre l’Espagne, la France et l’Allemagne. Beaucoup d’entre nous ont croisé le chevalier à la triste figure quand ils étaient enfants. Mais la véritable question est la suivante : l’avons-nous relu à l’âge adulte ?
Comment j’ai appris à aimer les moulins à vent
Tout commence avec un livre qui conduit un vieil homme à la folie – ou peut-être à une étrange forme de lucidité. Alonso Quijano, gentilhomme appauvri, lit tant de romans de chevalerie qu’un matin il se réveille décidé à devenir chevalier lui-même. Il s’équipe d’une armure rouillée, rebaptise son maigre cheval en noble destrier et part au combat contre l’injustice. Les voisins rient. Son écuyer Sancho Panza, réaliste paysan, rit lui aussi, tout en trottant derrière son maître, pensant surtout à son âne, au vin et à un lit chaud. Le lecteur rit également, du moins au début. Comment ne pas sourire devant ce contraste grotesque entre de grands rêves et une réalité si misérable ? Et pourtant, peu à peu, le rire s’éteint, page après page. Car Don Quichotte, ce prétendu fou, pose une question qui nous concerne tous : et si le monde n’était pas condamné à rester ce qu’il est ? et si nous n’étions pas tenus d’accepter les choses telles qu’elles apparaissent, mais telles qu’elles pourraient être ?
La première grande scène est célèbre : Don Quichotte aperçoit dans les moulins à vent des géants menaçants, qu’il faut combattre. Il s’élance, lance en avant, et se retrouve projeté au sol, meurtri, humilié par les ailes tournoyantes. Sancho, observateur lucide, soupire, et Don Quichotte insiste : ce qu’il voit, ce sont bien des géants. Dans cet instant absurde se cache une clé. Les moulins ne sont pas de simples machines. Ils incarnent la résistance du monde face à l’idéal¹, ils représentent tout ce que nous acceptons comme immuable : la lourdeur des habitudes, la puissance de la coutume, la pesanteur du « c’est comme ça ». Don Quichotte les attaque non pas parce qu’il est aveugle, mais parce qu’il refuse de se résigner à ce qui est donné. La vraie question n’est donc pas de savoir s’il a raison, mais s’il devrait avoir raison.
Sancho Panza, ce valet terrien, songe d’abord aux choses concrètes : manger, dormir, obtenir l’île qu’on lui a promise. Il se moque de son maître, le reprend, le croit fou. Mais au fil de la route, il se laisse contaminer par le rêve. Dans une scène fameuse, il commence lui-même à rêver de cette île – non plus comme d’une plaisanterie, mais comme d’une possibilité réelle. L’idée l’a touché². Elle ne convainc pas par des preuves, mais en éveillant un désir jusque-là ignoré. Ce n’est plus seulement un combat contre les moulins : Don Quichotte ébranle aussi les murs de l’imagination de Sancho.
Rien n’illustre mieux cette logique que Dulcinée. Don Quichotte a besoin d’une dame à servir, d’un idéal pour lequel vivre et combattre. Il choisit une simple paysanne, Aldonza Lorenzo, et la transforme par son regard en princesse Dulcinée du Toboso. Aux yeux des autres, elle reste une femme rude et vulgaire. Pour lui, elle devient incarnation de beauté et de vertu. Son geste est radical : la dignité n’est pas une qualité, mais une attribution³. On devient dame parce que quelqu’un vous traite comme telle. C’est un mensonge, et pourtant une vérité plus profonde que le fait brut. Don Quichotte ne voit pas Aldonza telle qu’elle est, mais telle qu’elle pourrait être. Une logique qui résonne encore dans les débats contemporains sur la justice sociale et les identités, où la reconnaissance n’est pas seulement constatée mais produite, performée³.
La délivrance des forçats enchaînés pousse cette logique jusqu’à l’extrême. Don Quichotte les voit comme des victimes de l’injustice et brise leurs chaînes. Leur gratitude ne dure pas : ils le battent et le dépouillent. Fiasco moral ? Ou expression la plus pure de la liberté comme impératif⁴, indépendante du résultat ? Don Quichotte n’agit pas par calcul, mais par obéissance à un commandement intérieur. « Libère les opprimés », telle est sa maxime, valable universellement, même si le monde le punit pour l’avoir suivie. La question de l’efficacité devient secondaire ; seule compte la vérité du devoir.
À la fin, Don Quichotte meurt. Il se réveille de son délire, dénonce les romans de chevalerie comme mensonges et redevient Alonso Quijano. La raison semble triompher. Mais quiconque a lu le livre sait que ce dénouement est une perte⁵. Ce n’est pas la folie qui meurt, c’est la capacité de voir autrement. Avec Don Quichotte, c’est l’utopie qui s’éteint, tandis que l’Europe s’installe dans un réalisme qui rejette les idéaux comme irréalistes. Sa mort est la désillusion d’une culture qui ne croit plus à l’impossible.
Car Cervantès n’a pas écrit l’histoire d’un fou, mais tendu un miroir⁶. Entre Sancho, le cynique, et Don Quichotte, le rêveur, vacille l’homme. Trop près de la terre, il devient mesquin. Trop près de l’idée, il devient ridicule. C’est seulement dans ce balancement qu’apparaît la dignité. Don Quichotte ne prouve pas la folie, il rappelle que le monde se compose à la fois de faits et de possibles.
Son attitude résonne encore dans les débats modernes entre idéalisme et pragmatisme. Elle agit comme un explosif philosophique, forçant les deux camps à affronter leurs zones d’ombre. Pour l’idéalisme, Don Quichotte est une provocation : les idées peuvent former le monde, même si elles échouent empiriquement. Chez Kant, la raison distingue entre le monde en soi et le monde phénoménal. Don Quichotte ignore cette frontière, impose l’idée à l’apparence et échoue. Mais cet échec révèle que toute perception est déjà interprétation⁸. Le constructivisme moderne, qui affirme que les mondes se fabriquent, trouve ici sa scène dramatique⁹. Hegel dirait que l’esprit n’était pas encore mûr pour l’idée du chevalier ; Fichte rappellerait que le moi institue le monde par son acte, et que le monde résiste à l’acte du chevalier¹⁰. La phénoménologie nous rappelle à son tour que voir, c’est interpréter ; l’objectivité sans horizon est une illusion¹¹. Ces lignes se prolongent dans des mouvements actuels : #MeToo qui rend visible une violence cachée, ou les luttes climatiques qui invoquent dès aujourd’hui l’« comme si » des générations futures.
Face au pragmatisme, Don Quichotte met l’utilité en accusation. William James demande ce qui « fonctionne » ; Don Quichotte répond que la dignité ne se mesure pas à l’efficacité¹². Richard Rorty conseille de garder les grandes vérités dans la sphère privée et de n’afficher publiquement que l’utile ; Don Quichotte, lui, expose son idée au grand jour et brise ce confort¹³. Bruno Latour propose de prendre les choses au sérieux comme acteurs ; Don Quichotte montre que les choses portent du sens parce que nous les investissons de signification¹⁴. On peut y voir la naissance d’un idéalisme pragmatique : croire aux valeurs absolues et vouloir les traduire en actes, même si les moyens échouent. L’art de Joseph Beuys, les actions militantes d’Extinction Rebellion, les utopies techniques de la Silicon Valley – toutes ces pratiques obéissent à cette grammaire du « comme si »¹⁵.
Le prix à payer reste visible. L’idéalisme risque l’irréalisme, le pragmatisme risque le cynisme. Don Quichotte oblige à refuser ces deux impasses. L’échec devient une méthode pour maintenir ouverte la question de la vérité et de la dignité. Dans l’éthique de l’IA, l’efficacité affronte la justice. Dans la politique climatique, le faisable s’oppose au nécessaire. Dans la démocratie, la volonté majoritaire rapide s’oppose aux droits qui limitent les majorités. Ces lignes de tension traversent aussi les luttes autour de la dignité attribuée en politique identitaire, où l’on exige d’être reconnu non seulement tel qu’on est perçu, mais tel qu’on doit être. La figure du chevalier de la Manche dérange les deux camps et garde vivant le pathos du possible. Peut-être est-ce là la vérité ultime du roman : le monde qui n’existe pas encore est parfois le seul qui puisse nous sauver⁷. Nous vivons tous entre Sancho et Don Quichotte, entre ce qui est et ce qui pourrait être. La question n’est pas de savoir si Don Quichotte était fou, mais si nous ne le sommes pas devenus à force d’avoir renoncé à combattre les moulins.
(Sur cette page en français, nous renvoyons à la version française du film de Georg Wilhelm Pabst, tournée en 1933 avec Feodor Chaliapine. Le lecteur peut basculer vers la version allemande de l’article, où se trouve également la coproduction germano-française de 1965 avec Josef Meinrad.)
AnNote sur la traduction du texte allemand

Adaptation au registre de langue français
- Rythme des phrases : alternance entre longues périodes et phrases plus courtes et incisives ; éviter les enchaînements trop lourds.
- Choix des mots & nuances : ambivalences (p. ex. « folie / lucidité ») conservées ; cohérence sur des notions clés comme « dignité », « idée », « apparence ».
- Formules essayistiques : transitions typiques comme « Et pourtant… », « C’est là que… », « Rien n’illustre mieux… » pour guider le lecteur.
- Cadre philosophique : références formulées en « Chez Kant / Hegel / Fichte… » plutôt qu’en expressions techniques abstraites ; contextualisation nuancée.
- Registre : ton sobre et élégant plutôt que journalistique ; atténuation des termes trop durs (« fiasco moral » au lieu de « désastre » brut).
- Idiomes culturels : intégration élégante d’expressions familières (« la pesanteur du ‘c’est comme ça’ ») à la place de germanismes littéraux.
- Fidélité du contenu : aucune omission ; structure argumentative, exemples et notes de bas de page respectés.
- Fluidité de lecture : viser un essai qui sonne authentiquement français, et non une simple traduction littérale.
Réalisation : Georg Wilhelm Pabst (un Allemand qui tourna en France – un bel exemple d’entrelacement européen)
Musique : Jacques Ibert (dans la version française), Darius Milhaud (dans la version allemande), Maurice Ravel (esquisses initiales)
Scénario : Dale Wasserman (pièce musicale), Dale Wasserman (adaptation cinématographique)
Interprètes : Peter O’Toole, Sophia Loren, James Coco
Références et liens complémentaires
- Kant, Critique de la raison pure – sur la notion de phénomène et la limite de la connaissance. Stanford Encyclopedia (EN) · Cairn (FR)
- Lacan, Le Séminaire, Livre VII : L’éthique de la psychanalyse – désir et identification. École lacanienne (FR)
- Butler, Gender Trouble / Trouble dans le genre – performativité et attribution de dignité. La Découverte (FR)
- Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs – agir par devoir. Stanford Encyclopedia (EN) · Classiques Garnier (FR)
- Benjamin, Le Conteur – roman et perte de l’expérience. Éditions Allia (FR)
- Barthes, La mort de l’auteur – le lecteur comme lieu du sens. Wikipedia FR
- Agamben, La communauté qui vient – possibilité plutôt qu’identité. Seuil (FR)
- Kant, Idéalisme transcendantal – phénomène / noumène. Stanford Encyclopedia (EN)
- Goodman, Manières de faire des mondes – mondes construits. La Découverte (FR)
- Hegel, Phénoménologie de l’esprit – maturité de l’idée ; Fichte, Doctrine de la science – acte du moi. SEP Hegel (EN) · Vrin (FR)
- Husserl, Idées directrices ; Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception – intentionnalité et perception incarnée. Classiques Garnier (FR) · Gallimard (FR)
- James, The Will to Believe / La volonté de croire – pragmatisme et croyance. Project Gutenberg (EN)
- Rorty, Contingence, ironie et solidarité – vocabulaire privé/public. Seuil (FR)
- Latour, Nous n’avons jamais été modernes – parlement des choses. Les Belles Lettres (FR)
- Beuys, interventions et projets ; débats sur la désobéissance civile et les utopies techniques – pratique exemplaire du « comme si ». Wikipedia FR · Désobéissance civile (FR) · Programme Mars (FR)


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