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La Sarre comme pierre de touche
Bertolt Brecht, deux plébiscites et la possibilité manquée
La Sarre comme le Lehrstück inachevé de Brecht
Par Clémence Moreau
Les paysages des marges paraissent souvent insignifiants, comme s’ils n’étaient que des lieux de passage et jamais de véritable scène. Pourtant, il arrive que s’y concentrent des forces que le centre dissipe. La Sarre est de ces lieux. Petite à l’échelle de la géographie, mais d’une intensité telle qu’elle devint à deux reprises l’épicentre des décisions européennes. Bertolt Brecht le comprit très tôt : il ne s’y jouait pas seulement une question de frontières, mais une interrogation plus radicale – l’histoire peut-elle se faire d’en bas, ou reste-t-elle toujours décrétée d’en haut ?
En 1935, le premier plébiscite se tenait : mandat de la Société des Nations, rattachement à la France ou retour au Reich allemand. Brecht, en exil et sans illusions sur le régime de Berlin, y vit la possibilité d’opposer à Hitler un premier non tangible. « Hold the Saar, comrades » – nul appel romantique, mais un calcul lucide. Tenir ici signifiait prouver que la politique ne naît pas seulement dans les capitales. Que de petites régions peuvent rompre le rythme des grands événements. Mais la majorité choisit autrement. Elle vota le retour. Brecht n’y aurait pas vu un scandale moral, mais aurait posé la question : « Qu’ont-ils craint davantage – Hitler ou la responsabilité de décider eux-mêmes ? »
La réponse allait de soi : sous la pression, les hommes cherchent la sécurité, non la liberté. Et seule la sécurité semblait promise par le Reich – fût-ce un Reich de barbarie. Brecht savait aussi que l’histoire bascule là où une minorité prend le risque de la dissidence. La Sarre montra en 1935 combien cela était difficile. Mais elle montra aussi que la véritable défaite ne résidait pas dans le résultat du scrutin, mais dans la manière dont la question fut posée. Il ne fallait pas demander « À qui appartenons-nous ? », mais : « Que voulons-nous ? »
Vingt ans plus tard, en 1955, une autre question surgissait : le statut sarrois, un entre-deux pensé à l’échelle européenne, négocié entre Paris et Bonn, administrativement gérable, économiquement complexe, symboliquement chargé. Une fois encore, la Sarre n’était pas un objet mais une pierre de touche. Et une fois encore, elle choisit – cette fois le rattachement à la République fédérale. On peut y lire une libération, un retour à la démocratie, une insertion définitive dans un cadre constitutionnel prometteur de prospérité. Mais on peut y voir aussi une occasion manquée. Non pas au sens d’une neutralité romantique, mais comme l’expérience possible d’une troisième voie : une Sarre qui se définirait non par son appartenance, mais par sa capacité d’action. Une Sarre prouvant que la maturité politique est possible même à petite échelle – à condition d’avoir le courage de la saisir.
Brecht n’aurait pas versé une larme. Il aurait demandé : « À qui profitait cette autonomie ? » Le statut sarrois n’était pas un don, mais un compromis qu’Adenauer et Mendès France élaborèrent pour ne pas céder la région à l’autre. « On ne leur proposait pas la liberté, mais une phase transitoire administrée », aurait-il ironisé. La tragédie véritable n’était pas le refus sarrois de l’autonomie, mais le fait qu’on ne la leur présenta jamais comme un combat, seulement comme un acte bureaucratique. « Les technocrates de Paris et de Bonn redoutaient une Sarre autonome plus que les Sarrois eux-mêmes. »
Et pourtant : la Sarre aurait pu s’emparer de cette autonomie. Par des grèves, par une avant-garde politique affirmant : « Nous nous définissons nous-mêmes – non comme quémandeurs, mais comme acteurs. » Au lieu de quoi on choisit le mal connu plutôt que le risque inconnu. « C’était raisonnable », aurait concédé Brecht. « Et c’est précisément là le problème. La raison n’est souvent que le nom donné à ce que l’on n’ose pas changer. »
Aujourd’hui, soixante-dix ans après le statut, la région semble avoir tourné la page de son rôle historique. Universités, mémoire industrielle, frontaliers, nouvelles vulnérabilités du fait des reconversions – et une certaine routine. L’Europe est devenue institution, non désir. L’Allemagne est quotidien, non promesse. La France est voisine, non horizon. C’est pourquoi le regard de Brecht sur la Sarre demeure impitoyable. Il rappelle que la signification politique ne tient pas à la taille, mais à la capacité d’une région à devenir sujet plutôt qu’objet des grands récits.
La Sarre ne fut jamais simple enjeu. Elle fut laboratoire. Laboratoire où s’expérimenta la précarité des identités politiques, où l’on vit combien elles dépendent des récits – et combien vite ces récits se figent en façade si l’on cesse de les interroger. Brecht demanderait aujourd’hui : « Où est votre résistance ? Où est le théâtre qui démasque le pouvoir ? Où sont les pièces didactiques qui prouvent que l’Europe se fabrique non à Bruxelles, mais à Völklingen ? »
Les deux plébiscites de 1935 et de 1955 ne racontent pas une histoire d’échec, mais une histoire d’apprentissage – et d’oubli. En 1935, on vota par peur ; en 1955, par confort. Mais c’était la même logique : « Mieux vaut un mal connu qu’un risque inconnu. » La vraie question n’est pas ce que la Sarre aurait dû faire, mais ce qu’elle fait aujourd’hui. L’autonomie de 1955 ne fut pas une chance manquée, mais une tâche inconfortable que personne ne voulut assumer. Elle demeure ouverte.
La Sarre n’est pas l’appendice des nations. Elle est leur pierre de touche. C’est ici que l’Europe peut prouver qu’elle est plus qu’une administration – qu’elle est encore une idée politique, née d’en bas et contraignante en haut. C’est ici que l’Allemagne peut démontrer que le fédéralisme est plus que dilution des responsabilités. C’est ici que la France peut montrer que le voisinage signifie communauté – et non simple rivalité en habits du dimanche. Et c’est ici qu’un auteur comme Brecht peut rappeler à quoi sert la littérature : non à garantir la morale, mais à aiguiser le regard.
Qui voit vraiment la Sarre déchiffre la grammaire du pouvoir. Qui se contente de la cartographier en méconnaît le texte. L’autonomie supposément perdue n’est pas une plainte nostalgique, mais une dette ouverte. La tâche n’est pas de ressusciter le passé, mais de maintenir vivant le courage de la troisième voie. Non de choisir entre nationalismes, mais de définir des fins. Non de mettre en scène l’origine, mais d’organiser la puissance d’agir.
Brecht n’aurait pas pleuré la Sarre. Il aurait demandé : « Et maintenant ? » La réponse ne se trouve pas dans l’histoire. Elle se trouve dans la prochaine décision – et dans la lucidité de la saisir enfin comme ce qu’elle est : un fragment de liberté qu’il faut conquérir.


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